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Un seul sur le terrain, un seul partout
Le 15 juin 1974, à Munich, Emmanuel « Manno » Sanon a battu Dino Zoff. Six minutes plus tard, l'Italie a égalisé. Cinquante-deux ans plus tard, c'est ce but-là — et non les deux qui ont suivi — que tout Haïtien de plus de soixante ans peut encore raconter seconde par seconde. La course en solo, le gardien italien battu, le silence dans les rues. Puis le cri.
Depuis ce jour-là — depuis exactement cinquante-deux ans — Haïti n'est jamais retournée à la Coupe du Monde.
Ce que cette absence a coûté ne se mesure pas en classements ni en sponsors. Cela se mesure en générations. Trois générations d'Haïtiens n'ont jamais partagé d'instant collectif qui franchisse sans contestation les frontières de classe, de région, de parti et de croyance. Le carnaval reste régional, parfois confisqué. Les élections divisent par construction. Les moments de deuil — le 12 janvier 2010, Matthew en 2016, les massacres de ces dernières années — nous ont rassemblés dans la douleur, jamais dans la fierté. Pendant un demi-siècle, douze millions d'Haïtiens, sur l'île et dans la diaspora, n'ont pas eu d'objet commun vers lequel tourner la tête en même temps.
Le 11 juin 2026, cela change.
Il ne s'agit pas de positivisme. Il ne s'agit pas de psychologie du succès. Il s'agit d'une chose précise, observable et ancienne : quand un peuple regarde la même chose au même moment, il redevient — quelques heures, quelques jours, quelques semaines — un peuple.
L'anthropologue appelle cela l'effervescence collective. Le Haïtien dit lè nou ansanm. Les deux disent la même chose. Et les deux disent que ce moment-là — l'attention partagée, le souffle suspendu en commun, le hurlement simultané d'un bout à l'autre d'un territoire et d'une diaspora — est en lui-même une ressource. Pas une métaphore. Une vraie ressource, dont l'absence laisse une carence, et dont la présence laisse une trace.
Cette ressource-là, Haïti en est privée depuis 1974.
Les Grenadiers de 2026 ne sont pas chargés de gagner la Coupe du Monde. Personne ne le leur demande sérieusement. Ce qu'ils portent est plus rare et plus utile : ils sont, pour ce mois-là, le seul objet d'attention que toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens partagent.
Le directeur d'école à Bel-Air et le chauffeur de tap-tap à Carrefour. Le pasteur à Gonaïves et la mambo à Souvenance. L'électricien à Brockton et l'aide-soignante à Montréal. L'ingénieur à Miami et l'étudiante en droit à Port-au-Prince. La grand-mère à Jacmel et le petit-fils à Brooklyn qui ne lui parle plus créole depuis dix ans. Pendant que le ballon roule, ces douze millions de personnes regardent la même chose. C'est tout. C'est immense.
Aucune campagne politique des cinquante dernières années n'a réuni cette audience. Aucun programme d'État, aucune ONG internationale, aucune initiative diasporique n'y est parvenue. Les Grenadiers le font sans le revendiquer, par le simple fait d'exister.
Gain ou défaite, le dividende est le même.
Si l'équipe gagne un match — surtout le premier, surtout contre une nation que personne n'attendait — il y aura, dans des centaines de rues de Port-au-Prince, du Cap-Haïtien, des Cayes, de Hinche, des inconnus qui s'embrasseront. Dans des appartements à Boston et à Montréal, des familles qui ne s'étaient pas appelées depuis Noël s'appelleront. C'est mesurable. Cela laisse une trace.
Si l'équipe perd — et la statistique est cruelle pour une nation qui revient après cinquante-deux ans — il y aura, dans les mêmes rues et les mêmes appartements, une déception éprouvée ensemble. La déception partagée, contrairement à la déception isolée, n'est pas un poison. C'est un ciment. Le pays de Manno Sanon en sait quelque chose : nous avons été éliminés en 1974 après trois matchs, et le but contre l'Italie nous nourrit encore.
Ce qui compte, ce n'est pas le score. C'est le fait d'avoir, ensemble, regardé.
Pendant ce mois-là, un voisin à Delmas qui n'avait pas dit bonjour à son voisin d'en face depuis l'an dernier traversera la rue pour demander : « Ou wè gòl la ? » Une cousine à Cap-Haïtien que sa famille de Brockton n'avait pas appelée depuis deux ans recevra un appel après le match. Un patron et son employé, qui ne se parlent que pour des consignes, partageront pendant quatre-vingt-dix minutes le même hymne, le même drapeau, la même crispation. Multiplié par douze millions.
C'est cela que les Grenadiers nous rendent : non pas une victoire — une coordination.
Haïti, pour un mois, redevient lisible à elle-même.
Le tournoi finira.
Quelque part en juillet, une équipe soulèvera la coupe et ce ne sera pas la nôtre. Et alors ? Ce que nous aurons éprouvé pendant ces semaines-là — cette présence simultanée à nous-mêmes — n'a pas besoin de la coupe pour exister.
Le sentiment d'être ensemble n'a pas besoin de finir avec le tournoi.
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